La bibliothèque inespérée

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J’ADORE ME PROMENER le long du chemin de fer qui coupe la ville en deux à la hauteur de la rue Van Horne. À l’époque où j’ai commencé à acquérir le goût de cette délinquance somme toute bien innocente, je travaillais dans un horrible immeuble sis chemin Bates, sous le non moins horrible échangeur qui sépare les arrondissements (carrés) de Mont-Royal et d’Outremont.

J’habitais la Petite-Italie; le chemin le plus court passait donc par le terrain de la voie ferrée. J’aimais bien la vue dégagée qui reposait le regard. Et, vu que la plupart de mes collègues de travail étaient des femmes, j’en profitais souvent pour cueillir, en saison, un gros bouquet de fleurs sauvages qui les ravissait chaque fois. J’ai toujours aimé offrir des fleurs. J’aime bien faire plaisir aux femmes. Je suis comme ça.

Le printemps commençait drôlement à ressembler à l’été. Ce jour-là particulièrement. Les fleurs étaient plus jaunes, plus bleues, plus rouges que jamais. Près de l’angle du boulevard Rosemont et de la rue Casgrain, j’ai franchi comme souvent la clôture Frost du CN grâce à une brèche pratiquée par un plus délinquant que moi pour emprunter ce chemin clandestin, sordide et joyeux. Joyeux à cause des fleurs, bien sûr. Sordide parce que si ces fleurs-là ne sentent pas grand-chose, le créosote dont est enduit le bois des traverses, lui, empeste — surtout quand la chaleur se met de la partie — et que les usines installées le long de la voie sont dans un état pour le moins négligé.

Au temps chaud, c’est bien connu, la cigale chante, ne nous déplaise. C’est en tournant la tête en direction de son chant que j’ai aperçu, assez habilement dissimulée parmi les arbustes qu’étaient devenus au fil des ans les mauvaises herbes accumulées en bordure des terrains des usines, une petite roulotte blanche constellée de taches de rouille.

Spontanément j’ai orienté mes pas vers l’épave en question. Chemin faisant je me suis dit qu’elle était peut-être libre et que je pourrais le cas échéant m’y installer pour l’été et sous-louer mon appartement, ce qui me permettrait de faire la cigale moi aussi. Qui a besoin d’un vrai appartement l’été? On passe tout son temps dehors, et s’il pleut il y a toujours quelque part une terrasse couverte, ou bien un cinéma, un musée… L’été, c’est simple.

J’ai risqué un œil par la fenêtre sale de la porte. Personne. À l’intérieur, contre chacun des murs de la roulotte, des boîtes de carton empilées jusqu’au plafond. Dans l’espace congru, au milieu, un matelas pneumatique d’une salubrité pour le moins douteuse, à moitié dégonflé, sans drap. Dessus, un oreiller, ou plutôt une taie dans laquelle on avait chiffonné un linge quelconque. À côté, une caisse de lait en plastique surmontée d’une retaille de contreplaqué.

La roulotte était-elle encore habitée? Abandonnée?

Je suis entré.

***

Déjà six semaines que je passe mes nuits dans la roulotte. Contre toute attente elle ne prend pas l’eau. J’ai pris un sans solde en déclarant à tous que je partais six mois en Europe. Avant de confier mon appartement à un couple d’amis — de nouveaux amoureux qui venaient de quitter leurs ex respectifs et avaient besoin d’une piaule au plus vite, le temps de trouver leur nid permanent —, j’ai récupéré mon matériel de camping: vaisselle de métal, petit poêle Coleman, chaise pliante, etc., rempli une valise de vêtements élémentaires, et flanqué une pile de carnets et une poignée de stylos dans mon sac à dos. Deux allers-retours avec mon petit panier à roulettes et j’étais installé. J’ai foutu le vieux matelas dans le conteneur à déchets de l’usine d’à côté et installé mon hamac à sa place. J’ai gardé la table de fortune pour mon Coleman, et la taie, que j’ai lavée, comme chiffon pour le nettoyer. Je me suis patenté un auvent avec ma bâche de nylon bleu et deux piquets d’acier (volés de nuit sur un chantier de la Voirie) fixés avec des haubans de tente. Comme ça je peux lire dehors même quand il pleut. Je me suis habitué à l’odeur du créosote; je ne la remarque même plus.

J’ai ouvert les boîtes une par une. Toutes, sans exception, contenaient des livres. Soigneusement classés par genre, auteur, chronologie bibliographique. Rien que de bons livres, ou presque. À peu près tout ce qu’il y a déjà chez moi, plus tous les livres que j’aimerais avoir. Des romans surtout, mais aussi du théâtre, de la poésie, des essais. Le plus curieux c’est que cette mystérieuse bibliothèque contient quasiment tous les livres que je n’ai jamais réussi à trouver. Deux rubans noirs de Virgil Gheorghiu et Projet pour une révolution à New York d’Alain Robbe-Grillet, introuvables en Amérique du Nord. L’Étranger au ballon rouge de Jean-Yves Soucy et Les mots de la faim et de la soif d’Hélène Matteau, épuisés et jamais réédités. L’édition originale des Têtes de Stéphanie de Shatan Bogat, alias Romain Gary… Dans chacune des boîtes j’en ai découvert au moins un ou deux comme ça. De quoi lire tout l’été, voire quelques années. Il y a aussi une flopée de best-sellers en tous genres qui ne m’intéressent pas spécialement mais qui se vendront bien dans les bouquineries. Dans chaque boîte il y en a assez pour subvenir trois ou quatre jours à mes besoins. Trente-quatre boîtes: dix-sept semaines. De quoi vivre sans bosser jusqu’au milieu de l’automne.

Lire. Écrire. Me balader dans la ville. Me prélasser au parc Jarry et regarder passer les avions en rêvant de voyages. Ou rester près de la roulotte et regarder passer le train en rêvant d’autres voyages. La dolce vita.

Et puis je n’ai jamais eu aussi envie d’être seul que cet été. Je m’amuserai comme un fou, l’automne prochain, à raconter à qui voudra l’entendre mon voyage fictif. Je pourrais même, tiens, passer l’été à l’écrire. Ça me ferait un chouette projet.

Tous mes amis habitent sur le Plateau et ne s’aventurent jamais ou presque au nord de la rue Laurier, sauf pour venir chez moi. Je ne risque donc pas grand-chose à me balader dans le coin. Au pire, si j’en croise un, soit je le mets dans le coup, soit je prétends que je suis revenu précipitamment la veille, parce que ma grand-mère vient de mourir, ou quelque autre connerie du genre. Plus c’est banal, mieux ça passe. La réalité est rarement très originale.

***

Tout à l’heure, comme presque chaque nuit, je me suis réveillé au passage du train. J’en ai profité pour sortir pisser. La nuit est belle. Juste au-dessus du mont Royal, un joli croissant de lune orne le ciel, avec Vénus à sa droite. Le train s’est arrêté. La gare de triage d’Outremont est à peu près un kilomètre en aval, et le train doit faire quinze cents mètres de long, à peu près. Il marque souvent un arrêt ici, mais il n’y a pas de transbordement. Le chauffeur doit juste prendre un break pour boire un café, manger un sandwich, aller aux toilettes. Je suis resté là cinq, dix minutes à contempler les astres, puis je suis retourné dans mon hamac. Au bout d’un autre quart d’heure, peut-être un peu plus, j’ai entendu le train repartir dans son crissement habituel qui s’est éloigné lentement, a décrû, s’est éteint.

Je n’arrive pas à me rendormir. Depuis le mois et demi que je suis là, je n’ai encore jamais pris la peine de me demander ce que tous ces livres font là — qui les a classés, empaquetés, entassés dans cette roulotte et emportés là, pourquoi, quand… Évidemment, c’est au beau milieu de la nuit que ces questions se décident à jaillir en chœur dans ma tête. Bof, je suis en vacances après tout. Rien ne m’empêche de faire la grasse matinée demain matin, ou la sieste demain après-midi. D’ailleurs personne ne verra mes cernes ni ne me demandera d’être efficace. Je suis libre.

J’entends un très léger grincement. Dans l’obscurité, quelqu’un ouvre avec précaution la porte de la roulotte. Je ne bouge pas, sauf pour replier silencieusement mes jambes qui seront prêtes à se détendre d’un coup au besoin. Je fais le mort. Une lampe de poche s’allume soudain à vingt centimètres de mon visage. Une main veut m’agripper par le col mais manque son coup car je dors nu. Mes pieds partent. L’intrus est projeté contre une pile de boîtes, qui s’écroule sur lui. Il ne se relève pas.

Du même élan je me suis extirpé du hamac et j’ai ramassé en vitesse la lampe de poche. Je la braque vers mon visiteur. Le coin d’une des boîtes de livres lui a enfoncé net la pomme d’Adam. Les autres lui compriment la poitrine. Il ne respire plus. Ses yeux grands ouverts ont ce vilain regard fixe qu’on a si souvent décrit dans tant de romans policiers.

Je n’avais jamais vu de si près un mort si frais.

Je coupe la lumière. Inutile d’attirer l’attention.

Qui était-ce? Un simple rôdeur? L’ancien occupant de la roulotte? Quelqu’un qui le cherchait? Que venait-il foutre ici? Me détrousser? M’agresser? Me demander de l’aide? S’attendait-il à me trouver là ou pas? Ma tête bourdonne de questions sans réponse. Et ce n’est pas cet ex-être humain qui pourra m’aider à élucider tout ça. Ah, tiens: il y en a une, de question, à laquelle je peux répondre. Et la réponse, c’est: homicide involontaire, dans le meilleur des cas. Merde.

***

J’ai bien enroulé le cadavre dans ma bâche bleue, et j’ai copieusement ficelé le tout avec la corde de nylon jaune de mon kit de camping. J’ai flanqué le paquet sous la roulotte, en attendant de trouver mieux à faire. Je me doutais que je ne me rendormirais plus cette nuit-là. Et puis j’avais faim. Je suis allé faire un tour.

***

Je picossais les restes de ma poutine au Gourmet, rue St-Zotique, un snack de nuit où les chauffeurs de taxi s’arrêtent pour jouer aux cartes, quand mon pote Bernard s’est assis à côté de moi au comptoir. Sur le coup il n’a pas remarqué que j’étais là, parce qu’il était assez saoul merci — ce qui ne m’a pas tellement étonné vu l’heure avancée, l’endroit reculé et le gars égal à lui-même. Mais comme je ne pouvais pas fuir sans risquer d’attirer son attention, j’ai mis à profit les quelques secondes d’avance et les nombreuses bières de retard que j’avais sur lui pour réfléchir à ce que j’allais inventer.

Évidemment il a fini par me voir.

— Eh, mais… Guillaume? Ben oui, c’est toi! Ha! ha! ha! Ça c’est une surprise! Qu’est-ce que tu fous dans le coin? T’étais pas censé être à Paris cet été?

J’avais lu ici même dans le Journal de Montréal, dix minutes plus tôt, qu’il avait fait un temps de chien partout en France depuis le début de l’été. Ils avaient même eu de petits ouragans sur la côte d’Azur. Il y avait de chouettes photos de toits arrachés jonchant la plage et de citoyens ordinaires posant fièrement pour la postérité au milieu de leur jardin dévasté. Or ici il a fait plein soleil les trois quarts du temps, et j’ai passé mes journées à lire dehors sans me crémer la peau. Fallait pas déconner. J’avais tout de même un cadavre sous ma résidence d’été.

— En fait, j’ai rencontré une fille là-bas pis on s’est retrouvés ensemble au Portugal, imagine-toi donc… longue histoire. (Qu’il allait me falloir élaborer d’ici notre prochaine conversation…) La fille avait l’air super le fun, mais finalement ç’a mal tourné… En fin de compte je me faisais chier là-bas, pis j’ai pas mal dépensé, ça fait que j’ai décidé de revenir passer le reste de l’été à Montréal. Je suis arrivé hier…

— … pis t’as sous-loué ton appart jusqu’en octobre, ça fait que t’as pas de place pour coucher, c’est ça? Pas de problème, mon vieux, viens chez nous, on va te faire une place, ça va être cool.

Je lui ai dit que j’avais payé deux nuits d’avance à mon hôtel du centre-ville, mais que j’irais volontiers chez lui après. Comme je n’avais pas de bagages avec moi c’était crédible, et puis ça me permettait de gagner un peu de temps pour régler mon petit problème.

J’ai payé ma poutine et je suis sorti, prétextant le décalage horaire tout en simulant une soudaine fatigue. Je ne tenais pas à ce qu’il ait le temps de penser à me demander le nom de mon hôtel.

En marchant vers ma planque, j’ai eu l’idée que je cherchais. Ça m’a permis de trouver le sommeil une fois dans mon hamac.

***

Ce matin, dans la journée, je suis allé vendre trois caisses de livres sur Beaubien. Au retour je me suis arrêté au Canadian Tire me procurer des clous, des gants, un marteau et un flacon d’essence à briquet. Dans la roulotte, je me suis patenté une espèce de diable avec les roulettes de mon panier et de vieux madriers trouvés dans un terrain vague entre deux usines, pas loin d’ici. Puis j’ai attendu la nuit en lisant Projet pour une révolution à New York.

***

Il est trois heures et quart du matin. Le train devrait passer bientôt. Pourvu qu’il s’arrête comme hier, ça ira bien. Le cadavre commence à puer pas mal fort. Heureusement que le temps s’est rafraîchi depuis deux jours: ce serait insupportable autrement.

J’aperçois le phare de la locomotive qui termine sa courbe et s’en vient par ici. Je vais me tapir près de la roulotte et j’attends.

Le train ralentit, s’arrête. Un peu plus tôt j’ai chargé mon colis sur mon diable improvisé. Lentement je l’approche de l’extrémité d’un des wagons. Je monte les trois marches de métal troué et hisse mon paquet sur la petite plateforme qui mène à la porte du conteneur. C’est pas évident, mais je suis motivé. Il me reste un peu de corde, heureusement. Pour ne pas que le passager clandestin tombe à la première secousse, j’attache chaque bout de ma grosse papillote bleue au garde-fou rouillé. Ç’a l’air solide. Je redescends vers la roulotte avec mon diable vide, que je fourre à la place qu’occupait le cadavre il y a encore vingt minutes.

Une dernière fois j’entre dans la roulotte. J’avais mis à part dans un coin les livres à conserver. Il y en a trop pour que je les prenne tous. Ça me fend le cœur d’abandonner tout ça ici, mais bon.

Des voix éraillées me parviennent. Sans doute des jeunes qui arrivent de prendre un coup dans un bar du boulevard St-Laurent et qui ont décidé de passer par la track. Merde.

— Oh shit, man… le train est stallé là… on peut pas passer…
— Y a rien là, on a juste à passer par-dessus.
— Hostie, man, ça pue donc ben icitte!
— Beuark, mets-en. Ah pis d’la marde, on va passer par l’underpass.
— Ouais, o.k. J’me demande c’est quoi qu’y mettent dans leur train pour qu’y pue de même…

Les voix s’éloignent. Quelques minutes s’écoulent. Je fais le guet dans l’ombre.

Crissement de métal. Le train repart. Ouf.

On ne trouvera pas le paquet avant la frontière. Les douaniers états-uniens vont avoir toute une surprise.

Avec un chiffon mouillé d’essence à briquet, j’essuie méticuleusement la bombonne de gaz de mon Coleman pour y effacer mes empreintes, puis je vais la déposer à une vingtaine de mètres, dans un buisson, contre la clôture. Faudrait pas qu’elle explose, ce serait bruyant. Mais je ne peux pas effacer toutes les empreintes que j’ai laissée dans la roulotte, sur les livres, partout. Ni tout emporter avec moi. Alors je bourre mon sac des livres les plus rares. Puis j’arrose d’essence à briquet les tas de boîtes. Merde. C’est contre mes principes de faire ça à des livres. Mais je n’ai pas le choix.

Je sors. Avant de refermer la porte derrière moi, je fais de mon chiffon une torche sans manche que j’allume et lance à l’intérieur. Ça flambe. Je file en demeurant le plus possible hors de portée des lampadaires. Avant de me glisser par la brèche de la rue Henri-Julien, côté nord, je me retourne: les flammes sortent déjà par les fenêtres. À Bellechasse, je prends à gauche. Je me hâte lentement, faut garder son sang-froid. J’arrive au boulevard Saint-Laurent juste à temps pour attraper le bus 363 qui émerge du petit tunnel sous le chemin de fer.

Pas de monnaie. Je laisse un billet de cinq au chauffeur. Il ne s’obstine pas.

Dans le bus je m’étonne que les autres passagers ne me dévisagent pas avec crainte ou hostilité, même si je sais bien qu’ils n’ont aucune façon de savoir d’où j’arrive et ce que j’y ai fait.

On traverse la Petite-Italie. Je jette un œil à ma montre. Quatre heures et des poussières. À l’est, c’est-à-dire au sud (les points cardinaux, à Montréal, c’est n’importe quoi), le ciel commence à virer au bleu clair. Le bus s’arrête devant la station De Castelnau, même si le métro n’est pas encore ouvert à cette heure-ci: c’est son check point. Le chauffeur laisse passer une interminable minute ou deux. Puis on repart. Je descends deux arrêts plus loin, à Villeray.

Le parc Jarry s’étend de l’autre côté du boulevard désert, que je traverse d’un pas un peu lourd. Je suis le sentier jusqu’au lac artificiel, le contourne, traverse le gué. Me voilà sur la petite île, réfugié au pied du gros saule pleureur. Je sors une bouteille d’eau de la pochette latérale de mon sac. Je lampe de longues gorgées.

J’avais soif. Ça doit être à cause de la poutine. C’est salé, ces cochonneries-là.

Me voilà tiré d’affaire, je crois. Je garderai sans doute quelque temps une petite paranoïa, mais ça se tassera. Et puis j’ai de quoi lire, d’ici là, pour me changer les idées.

***

Merde. La bâche bleue. Elle porte toujours mes empreintes.

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