La manivelle récalcitrante

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IL Y AVAIT une bonne demi-heure que Viviane tentait en vain, à grand renfort de WD-40 et d’huile de coude, de débloquer la manivelle servant à replier la tente-roulotte héritée de la tante Charlotte, qu’elle avait habitée tout l’été (la tente, pas la tante). Déjà, quitter son paradis bucolique du Bas-du-Fleuve pour aller retrouver le rythme infernal, les locaux sordides et les collègues dépressifs de sa polyvalente, ça la stressait un peu. La perspective de se taper l’interminable mornitude de la 20, de Saint-Georges-de-Cacouna jusqu’à Saint-Hubert, avant de prendre enfin la tout aussi déprimante 30 jusqu’à Sorel (un bon cinq heures d’autoroute, plus la petite heure de nationale 132 pour s’y rendre) n’arrangeait pas le tableau. Bref, ce pépin inopiné, c’était franchement la cerise sur le gâteau. D’ailleurs une cerise n’a pas de pépins, mais un noyau.

Viviane s’amusa de cette réflexion typique de prof. Son humour intime ne l’avait jamais laissée tomber; c’était sans doute en lui qu’elle puisait sa force de caractère et son étonnante capacité de rebondir dans les grandes et petites adversités. Viviane s’estima chanceuse de posséder ce trésor, sans lequel elle eût rejoint depuis longtemps les rangs innombrables des burnoutés de l’enseignement.

Allez hop ! Humour, courage et joie de vivre. Et efficacité, si possible : mieux valait que ce problème de manivelle se règle vite, parce que si elle tardait trop à partir elle se taperait le trafic monstre du retour de la fête du Travail. L’horreur. Surtout par cette chaleur !

Bon, alors qu’est-ce que je fais ? Viviane s’accorda vingt minutes, montre en main, pour prendre une décision. Et s’octroya du même coup le luxe d’une dernière promenade sur la rive de l’estuaire. Ça réfléchit mieux en marchant près de l’eau qu’en restant figée là à regarder stupidement la maudite manivelle.

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Dans la cuisine de sa maison mobile, deux cent mètres plus haut sur le chemin qui montait jusqu’à la 132, Serge était debout devant la minuscule fenêtre placée au-dessus de l’évier. Muni d’une paire de jumelles, il regardait en direction du Saint-Laurent.

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Pieds nus dans le sable grossier de la grève, Viviane retournait son problème dans sa tête en laissant ses pas la porter doucement vers le sud-ouest. Au loin, les deux vieux qui habitaient la jolie maison rouge du bout de la descente voisine jouaient à la pétanque au bord de l’eau. Le vent du large ébouriffait leurs cheveux blancs que le jour illuminait de telle façon qu’on aurait dit que c’était de leurs têtes même qu’émanait cette lumière blanche.

C’est pareil avec la Lune, la nuit. On en a mis du temps à se rendre compte qu’elle ne fait qu’emprunter la lumière qu’on lui attribue. Au fond le Soleil est bien plus modeste qu’on ne croit.

Viviane observa le couple une minute ou deux avec une tendresse teintée d’envie. Comme tout le monde elle avait un peu peur de vieillir, mais en ce moment elle aurait bien troqué sa jeunesse tourmentée contre cette vieillesse-là. Celle-là, oui, et non celle de la pauvre tante Charlotte, morte d’un cancer de l’intestin dans d’horribles souffrances après des mois à vomir de la merde plusieurs fois par jour en implorant le bon Dieu de toutes ses faibles forces pour qu’Il se décide enfin à venir la chercher.

Après un regard furtif sur sa montre, Viviane tourna les talons et se dirigea résolument vers son campement.


***

Serge sortit de chez lui sans se soucier de verrouiller la porte. De toute façon il n’y avait rien à voler chez lui et il n’était même pas sûr de se souvenir où il avait fourré sa clef.

Les châteaux-forts, coffres-forts et autres choses-fortes, très peu pour lui. Dans une autre vie, rue Papineau, il avait passé plus de dix ans sans verrouiller la porte de son appartement. Quand il s'était finalement fait cambrioler, ça lui avait fait un choc, bien sûr, mais pas tant à cause du vol que du « viol » : tiroirs retournés sur le lit, armoires sans dessus dessous, livres épars au pied de la bibliothèque (que pouvaient-ils bien chercher ?) et en fin de compte moins de choses manquantes que de dégâts inutiles.

(… À SUIVRE …)
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