Souvenir d'été


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Il y a déjà plus d'un quart de siècle, Mademoiselle Monde et moi inaugurâmes ensemble et mutuellement notre apport personnel à ce qui fut de tous temps (et demeure encore) l’une des plus merveilleuses manifestations du caractère distinct du règne animal — à laquelle, tout de même, l'être humain ajouta un grain de sel non négligeable au fil des âges...

Avec la bénédiction de la femme incomparable qui règne désormais sur mon cœur, et celle aussi, j'espère, de Mademoiselle Monde, qui me pardonnera sûrement quelques inexactitudes (là où je ne me souviens pas bien, j'invente...), permettez-moi de vous narrer cette belle histoire du temps jadis.

* * *

Nous avions convenu depuis quelques mois déjà, à grands renforts de mots couverts dans des lettres aussi longues et nombreuses que capiteuses et enflammées, de trouver une façon de réaliser dans les meilleures conditions possibles (et dans un délai raisonnable) ce que nous appelions notre Projet, avec un P majuscule. Au fil des semaines, nous avions d’ailleurs effectué un certain nombre d’études longitudinales et de tests préliminaires qui s’étaient avérés extrêmement prometteurs.

Mais la réussite pleine et entière dudit Projet exigeait une minutieuse préparation. Nous nous attaquâmes à la tâche. Il nous fallut prévoir un lieu propice, déterminer une « fenêtre d’opportunité » temporelle, réunir l’équipement approprié (notamment certains articles qui nous forcèrent à surmonter notre timidité en nous présentant au comptoir de la pharmacie), potasser quantité d’ouvrages de référence à la bibliothèque afin de liquider les derniers ersatz de notre ignorance (ce qu’on peut être prétentieux à quinze ans…), bref, s’assurer, autant que faire se pût, d’être fin prêts.

En cette veille du jour J, nous l’étions. Ce matin-là, assez tôt, j’avais discrètement entassé dans un grand sac de plastique deux ou trois couvertures, un petit nécessaire de toilette incluant une grande bouteille d’eau pour « après », quelques reliques porte-bonheur dont nous étions particulièrement friands à l’époque, ainsi que les articles évoqués dans la première parenthèse du paragraphe précédent. Muni du sac en question, je m’étais glissé hors de la maison maternelle, située au bout d’un rang de campagne baptisé Dog’s road par Mademoiselle Monde à cause des toutous fermiers qui poursuivaient à grand bruit les voitures qui s’y aventuraient. Derrière chez nous, le champ du voisin, en jachère cet été-là, s’étendait jusqu’à l’orée d’un petit bois. Bucolique, vous dites ? Ben tiens. Et encore, je ne vous ai pas parlé des Montérégiennes environnantes qui nous couvaient tendrement de leur regard vert foncé.

Le tronc mort d’un arbre foudroyé, qui en tombant s’était appuyé sur une grosse pierre en forme de L couché, m’avait fourni la cachette idéale pour mon sac.

Ce soir-là, comme toujours en semblable circonstance, nous nous endormîmes chastement, elle dans mon lit simple en fer forgé, moi sur un petit matelas posé par terre au pied d'icelui, tenant dans la mienne sa main qu’elle laissait pendre à cet effet.

On annonçait un temps superbe pour le lendemain, qui marquerait le début du sixième mois de nos fréquentations.

Bien qu’il fût prévu depuis un moment que le tournoi régional de « Génies en Herbe » mît aux prises l’équipe de son collège et celle de ma polyvalente le 20 janvier de cette année-là, il n’allait pas de soi que nous nous y fussions trouvés l’un en face de l’autre. La présence à ce tournoi de Mademoiselle Monde, qui n’avait qu’un statut de remplaçante dans son équipe, était attribuable à la mort subite et toute récente du père d’une de ses collègues. Quant à moi, qui n’étais alors qu’en quatrième secondaire, je n’avais accédé à mon poste dans l’équipe de cinquième que faute de candidats d’un calibre acceptable parmi mes aînés.

La poignée de main «officielle» dont nous nous gratifiâmes après la partie, et en particulier l’échange de regards pour le moins incandescent qui l’accompagna, demeurent encore aujourd’hui l’un des souvenirs marquants de cette époque de ma vie.

Je dois préciser ici que mon équipe s’était inclinée devant la sienne ce soir-là. Mais comment un gentilhomme eût-il pu ne pas s’incliner devant tant de charme, hmm?

Une rencontre similaire devait avoir lieu une semaine plus tard, le 27, dans un collège que j’avais fréquenté quelques années auparavant. Ma patience fut mise à l’épreuve : il y eut une tempête de neige terrible ce jour-là et l’événement fut reporté au 30. À quinze ans, trois jours c’est une éternité.

De son côté, Mademoiselle Monde avait perdu sa place au sein de l’équipe puisque sa collègue endeuillée avait repris du poil de la bête. Heureusement elle s’était démerdée pour s’inviter tout de même à titre de photographe officielle. Avouez que ça vous aurait fait plaisir, à vous aussi, qu'une jeune et jolie personne fasse preuve à votre égard d’une telle motivation, mmh?

Le soir attendu arriva enfin. Comme les premiers matchs de ce second tournoi n’impliquaient pas mon équipe, et que l’indispensabilité de Mademoiselle Monde auprès de la sienne était fort relative, nous avions une petite heure devant nous. J’entrepris de lui faire visiter mon ancien collège : la salle de musique, au sous-sol ; sur les étages, les classes, la salle d’étude, les laboratoires ; puis, au terme de cette charmante visite guidée, le clou du spectacle : la chapelle, uniquement éclairée par une veilleuse derrière l’autel. L’endroit où, parfois, lui expliquai-je d’un ton grave, je venais m’asseoir seul, le soir, pour échapper à l’ambiance oppressante du pensionnat de garçons où ma personnalité peu conforme peinait à trouver son essor… Nous choisîmes une place vers le milieu de la nef et nous y assîmes en silence. Je contemplais son beau visage dans la pénombre. Au bout d’un moment elle chuchota:

«— J’aimerais mieux que tu ne me regardes comme ça.

— Ah? Pourquoi? répondis-je sans cesser de la fixer.

— Parce que j’ai peur de ne plus jamais avoir envie de sortir d’ici…

(Authentique, sinon exact. Si vous avez lu le même dialogue dans un roman à l’eau de rose pour ados, c’est que l’auteur nous a espionnés.)
Cette dernière réplique fut bien entendu suivie d’un baiser solennel et langoureux. Lequel fut, hélas ! interrompu par la voix de l’entraîneur de mon équipe, qui me cherchait depuis une demi-heure partout dans le bâtiment.

«— Vincent, shit! On joue dans deux minutes!

— J’arrive, Steve.

(C’est tout moi, ça : toujours la rime qui déride.)

Nous prîmes tout de même trente secondes pour conclure décemment ce moment fondateur laissé en suspens; à la suite de quoi mon équipe, inspirée par mon enthousiasme communicatif, réduisit en bouillie celle de Granby qui, vingt et un ans plus tard, commence à peine à s’en remettre, paraît-il. À côté de l’amour passionné d’un garçon de quinze ans, les amphétamines, c’est de la petite bière.
Avril venu, je me mis à pédaler. Littéralement, je veux dire. De Sainte-Marie-de-Monnoir à Saint-Hyacinthe, avec mon VéloSport cinq vitesses, j’avalais les routes 227 et 116 en quatre-vingts minutes environ. Quand me prenait l'envie de sécher un cours l'après-midi pour aller cueillir ma belle à la sortie du collège, le trajet depuis Saint-Jean me prenait un peu plus de deux heures. Moi qui, en bon petit intello, n’avais jamais fait de sport de ma vie, j’acquis cette année-là un cardio du tonnerre. (Même que c’est la seule période de mon existence où ma bedaine menaça de disparaître. Les gueuletons consécutifs aux beuveries nocturnes de ma vingtaine, puis le léger ralentissement métabolique qui accompagne toute trentaine qui se respecte corrigèrent puissamment cette situation.)

Que de route parcourue, que d’heures passées au téléphone, que de lettres surtout : des drôles, des pathétiques, des psychédéliques, des à perdre haleine, des rapiécées, des colorées, des belles aussi. L’affaissement progressif mais indiscutable que connurent dès lors mes résultats scolaires témoigne de l’incommensurable temps que je consacrai à ces épîtres au détriment de mes études. Mais ces souvenirs-là valent mille fois les quelques taches à mon dossier d’écolier.

Ce matin du 30 juin 1986, comme nous l’a annoncé la veille notre increvable Jocelyne nationale, c'est revêtu de ses plus beaux atours que le soleil accueille notre réveil. En déjeunant avec ma mère, Mademoiselle Monde et moi échangeons des regards complices mais discrets. Officiellement, notre projet (avec un petit p, celui-là) se résume à un simple pique-nique. Pendant que ma valeureuse maman prépare crudités, sandwichs et autres gâteries qu’elle place avec amour dans notre panier, nous vaquons à diverses occupations pour tromper notre impatience : un peu de ménage dans ma chambre, quelques jeux avec le chien, une petite saucette dans la piscine…

Vers les onze heures, enfin, arrive le moment du départ pour cette mémorable expédition. Fébriles mais affectant de toutes nos forces une sereine décontraction, nous partons dans la campagne d’un pas qui se veut désinvolte.

Jetons un voile pudique sur les détails de cette journée, car mon intention n’est pas ici de sombrer dans la bibliothèque rose. Contentons-nous de mentionner que c’est arborant des mines surchauffées et des sourires béats (sans compter les inévitables étoiles dans les yeux) que, vers les vingt heures, nous revenons à la maison, le soleil couchant traînant dans notre dos, après un long après-midi à offrir en toute candeur nos chairs tendres au gril impitoyable du quasi-solstice, sous l’œil débonnaire de quelques vaches qui passaient dans le coin — de l'autre côté d’une clôture électrique, bien sûr. Pour la première et unique fois de ma vie, c’est de la nuque au talon, sans la moindre solution de continuité, que ma peau a pris une teinte joviale de homard bouilli.

Depuis la nuque, et non depuis le sommet du crâne — car à l’époque j’avais encore des cheveux.
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