Souvenir d’hiver

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Cet après-midi-là, j’étais assis dans le bus qui m’emmenait vers les bureaux du magazine où j’avais ma chronique arts et spectacles. Depuis ma séparation, un an et demi auparavant, je n’avais plus d’ordinateur. J’allais donc écrire mon texte sur place. Avec de moins en moins de conviction d’ailleurs. Je traversais une période particulièrement sombre où tout ce qui ressemblait à une source de motivation me semblait hors d’atteinte. Sauf…


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Sauf, depuis un certain temps, un mois peut-être, le désir incontrôlable de mieux connaître cette femme que j’avais rencontrée quelques fois au bar où j’allais danser, me saouler et même parfois faire du charme aux femmes mariées, quelques soirs par semaine. Oui, mon mal-être et mon cynisme étaient rendus là. Mais cette femme-là se découpait nettement dans le paysage flou de la piste de danse. En sa présence je cessais soudain d’être charmeur et cynique pour devenir timide et troublé. Cette femme m’inspirait un improbable espoir de rédemption. Elle incarnait à mes yeux une certaine forme de pureté que j’avais un immense besoin de retrouver au cœur de moi. Bien sûr je la trouvais infiniment belle, séduisante, désirable, époustouflante de fraîcheur et de légèreté. Mais j’éprouvais aussi le sentiment croissant que sa présence à mes côtés serait «saine» pour moi.


Bref, plus les jours passaient et plus je pensais à elle, guettant son arrivée chaque fois que je retournais au bar, imaginant ce que j’allais lui dire pour lui paraître intéressant, rêvant de me trouver seul avec elle hors de cette ambiance bruyante et surchauffée.


Elle habitait à quelques minutes de marche de l’établissement en question et, souvent, quand elle faisait mine de partir, je m’habillais en hâte et lui proposais de l’accompagner. À ma grande surprise, elle acceptait chaque fois. Nous marchions ensemble comme au temps jadis, elle prenait mon bras, nous devisions à voix basse et je la laissais sagement au bas de son escalier, devant son appartement. 

Quelques fois je lui ai laissé à cet instant, en vain, mon numéro de téléphone. J’attendais qu’elle ait refermé sa porte avant de retourner noyer mon mal de vivre dans le gin&tonic, les joints et le parfum sucré des bourgeoises en chaleur.

***


Ce jour-là, une tempête s’achève tout juste et les trottoirs enneigés rendent la marche laborieuse pour les passants que j’observe distraitement par la fenêtre du bus. Une femme blonde chargée de paquets d’épicerie nombreux et apparemment lourds traverse cette épreuve d’un pas difficile mais décidé.
C’est elle!


Je lui fais un vigoureux signe de la main, qu’elle ne voit pas (je saurai plus tard qu’elle m’a vu, en fait, mais a choisi de m’ignorer). Ni une, ni deux: je sonne, rattache mon manteau et descends du bus en catastrophe. Enfin, une occasion de voir la belle de jour et sans témoins.


Au péril de ma vie, chaussé de mes docks glissantes dans la neige folle, je parviens à la rattraper, tout essoufflé, le foulard pendant, la tuque de travers. Le but premier de l’exercice était de lui proposer mon aide pour porter ses paquets. Mais elle m’intimide, me trouble, me fait perdre mes moyens, et dans mon étourderie j’oublie de poser ce geste d’une galanterie pourtant élémentaire.


Elle me gratifie d’un air difficile à décoder, mélange de surprise, d’attendrissement et d’agacement. Je ne sais trop quoi lui dire. Croit-elle aller danser le lendemain soir? Probablement que non, répond-elle, et j’oublie d’enregistrer la raison qu’elle me donne, sinon que cela concerne sa fille. Je suis tout absorbé par sa blondeur qui embrase la blancheur de l’hiver, par la fraîcheur de son visage, par la douceur de sa voix.


Je m’entends l’inviter à souper chez moi le samedi suivant. Je suis aussi étonné qu’elle. Mon culot la désarçonne un peu, je le sens. Elle me répond qu’elle va y penser et me téléphoner pour me faire connaître sa réponse. Nous nous séparons au coin de sa rue et je repars vers mon boulot où j’arriverai un peu en retard, très sceptique quant à sa réelle volonté de me rappeler.


Le lendemain, comme elle l’avait dit, elle ne se montre pas au bar. La soirée me semble morne.


Le surlendemain, le téléphone sonne. Lorsque je reconnais sa voix, je lui suis intérieurement reconnaissant de prendre la peine de me signifier son refus de vive voix, plutôt que de me laisser poireauter à côté du téléphone toute la semaine jusqu’à ce que je me résolve à conclure, le samedi en fin d’après-midi, qu’elle ne viendra pas.


Je me trompe sur toute la ligne. Elle accepte! J’essaie de rester calme pour ne pas l’effrayer. On s’entend sur les détails. Elle se chargera de l’entrée et du dessert. J’ai mon idée pour le plat de résistance...


Le récit de la soirée du samedi suivant appartient à notre journal intime commun.


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Depuis, chaque fois que l’hiver se refait une beauté, j’ai une pensée pour la femme que j’aime.
Ma femme. Belle et impétueuse comme une tempête de neige.
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