Vocation ratée

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Quand on frotte bien avec la brosse à dents à la lisière des gen­cives, on peut sentir la saleté qui à un certain moment se dé­tache, laissant bien propres le haut de la dent et le bas de la gencive — ou l’in­verse dans le cas de la mâchoire inférieure, enfin vous com­prenez. En moyenne, il faut frotter trois ou quatre secondes au même endroit, et ce, avec une intensité modérée. Si l’on frotte trop fort, la sensation de propreté ou de saleté n’est plus perceptible parce que l’irritation écrase cette nuance en satu­rant les nerfs. Si, en revanche, l’on frotte trop doucement, il se peut que dix ou douze se­condes, voire davantage, s’écoulent avant que la crasse ne se dé­colle — et il n’est pas garanti qu’on le sentira bien; c’est que ce mas­sage prolongé de la gencive peut finir par l’engourdir, voyez-vous.
Ce matin, Paul se sent honteux d’avoir une réflexion si triviale alors que le monde qui l’entoure a tant besoin d’esprits éclairés, comme le sien, oui, pour faire contrepoids à la Bêtise — laquelle, profitant largement de l’actuelle pandémie de technoolisme, rassemble les masses populaires en vagues de plus en plus homogènes pour nourrir le moulin des Profiteroles. Lui-même serait-il en train de se transformer en dummy, de se soumettre comme les autres à cette dictature sournoise aux têtes innombrables, insaisissables — à cette Hydre de Lerne qui recouvre lentement mais sûrement de son corps visqueux la planète Homme? Pendant que le monde s’essouffle en courant dans toutes les directions — et que tous les chemins qu’il défriche à cet effet le mènent à sa perte, c’est un cliché, mais… mais —, combien de temps passe-t-on chaque jour à discuter de la taille des bobettes de René-Chiale? de la couleur de la gargarine? des motifs qu’arbore sur son castre le cerbère du Gnagnagnien?
Paul crache dans le lavabo les derniers miasmes de son hygiène buccale, puis rince sommairement la faïence avant de se diriger vers la douche.
* * *
Pendant la Grise des années trente, à dix-sept ans, Pierre, le grand-père de Paul, avait dû boucler son baluchon. Son maigre salaire ne suffisant pas à nourrir ses douze frères et sœurs, le père de Pierre lui avait expliqué que le départ des plus grands, lui le premier, allait donner une petite chance aux plus petits de manger à leur faim. Un matin de février 1932, Pierre est donc parti vers les États-Unis en sautant clandestinement sur un train. Le soir même il s’est fait prendre: il a passé une nuit en prison, au chaud. Le lendemain il a sauté sur un second train, s’est fait prendre de nouveau, a passé une nouvelle nuit au chaud, et ainsi de suite. Il a ainsi fini par aboutir en Floride, où il a pu trouver un boulot de cuisinier sur un navire marchand. Pierre n’aura jamais eu de voiture par la suite: à soixante-quinze ans, il se déplaçait encore sur le pouce ou en vélo. Un matin, tandis qu’il pédalait vers la bibliothèque du village, un chauffeur distrait l’avait frôlé à une intersection. Chute bête sur le coco. Trois ans de lente agonie. Puis bye-bye.
En se savonnant les aisselles, ayoye, encore un poil pogné dans la débarbouillette, faudrait que je me trime les dessous de bras, j’aurais dû m’acheter la tondeuse Remingtoune en spécial chez Cabanon Tailleur la semaine passée, Paul pense à tous ces trains sur lesquels lui-même a négligé de sauter. Ceux, nombreux, de l’engagement amoureux — ses maîtresses déçues, l’une après l’autre dans le meilleur des cas, de le voir incapable de couper les ficelles du backup. Ceux, nombreux aussi, de l’engagement social — toutes ces heures passées devant l’ordi ou la télé plutôt que dans les dizaines d’organismes communautaires de son quartier qui ont tant besoin de bras, d’oreilles, de sourires, de cerveaux. Ceux, nombreux encore, de l’engagement artistique — au sous-sol, une toile restée inachevée depuis neuf ans, destinée à un mécène miraculeusement débarqué à une expo collective de l’UQARN qui lui avait commandé un grand format; tous ces concours de poésie auxquels il n’a pas envoyé de textes; tous ces formulaires de demande de bourse à moitié remplis... Ceux de l’engagement physique — ses skis, son vélo, sa raquette de tennis, acquis il y a des années, ne portent pas la moindre trace d’usure. Ceux mêmes, un peu plus rares, de l’engagement démocratique…
Il y a quelques mois, en vue des élections qui auront lieu la semaine prochaine, il a vu dans le journal que le parti Solidérouté, une formation assez marginale mais dont le programme correspond point par point à ses valeurs et à sa vision de la société, cherchait activement des candidats dans sa circoncision électoraliste de Bourasseur. Pendant plusieurs jours il s’est dit qu’il allait se proposer, qu’il avait le profil parfait pour contribuer à rehausser un peu le niveau du débat, que ça lui ferait aussi du bien, à lui, de mettre son talent au service d’une cause utile et juste, qu’il pourrait, qu’il devrait…
Puis cette intention s’est bientôt retrouvée sous la pile hirsute de ses soucis quotidiens. D’ailleurs, militer dans un parti qui ne fera sans doute que diviser le vote, avec pour résultat probable l’élection du candidat des Lubiraux… Que faire ? Même en tant qu’électeur, il ne sait pas trop comment se comporter. Mieux vaut peut-être voter pour le parti du Chancre-Drauche, pour éviter que celui de l’Extrême-Onction ne rafle la majorité…
Quelques semaines après, tandis qu’il parcourait d’un œil brouillé le Regret Filtré, son journal local, les bras de Paul lui sont tombés en bas de sa chaise. Un contre-filet était consacré à son improbable voisin: Narcisse Tryon, authentique drodrauche platonique, véritable clou de forge antique pogné dans la rouille atavique du code Mouron, barde sémillant des poussiéreuses rengaines de l’Internat sioniste sociétal. Le repoussoir rêvé pour un spineur de la nouvelle Drette. Il venait de remporter sans opposition l’investiture du parti Solidérouté.
Paul sort de la douche. Son corps est tout propre. Son corps.
Contrarié, Paul avale un somnifère avant de se mettre au lit.
* * *
Comme les toasts de Paul jaillissent du grille-pain, le téléphone sonne. Quoi qu’on en dise, ces petites synchronies se produisent aussi dans la vraie vie. Viarge, qui c’est qui peut ben m’appeler à huit heures du matin?
Good morning sir, may I speak to Mr. Paul Hittick, please?
Vous y parlez, là. Vous y voulez quoi au juste, à cette heure hindoue?
Well, bonne jourre, mister Hettick, mono way John Paul Start, de GimmeYourMoney Unlimited. Nooh dizzy row simm plah mah vooh zinn four may quiew note raw new vell company de sirvist conn seyl ah plast meant pooridge vooh fair heckon oh mee zay up to kat rew vain dist purr cent dah your fackture dim poe. Say simm play secure reet hair. What do you say?
Je sais que là, vous me dérangez, pis que vous allez dire à votre superbe viseur d’ôter mon numéro de votre lisse, pis de déchiqueter mon dossier dans votre déchiqueteuse de dossiers, pis que si jamais vous me rappelez pareil, ben je m’en vas porter plainte à l’Office de protestation des cons somatiseurs, à l’Agence de la Rectitude linguistique du Gnagnagna pis au Commissariat à la protection des renseignements sur la circonférence du trou de cul. Hise datte clire?
Paul raccroche et beurre ses toasts froides. Il en porte une à sa bouche, puis la repose dans l’assiette. La nausée vient de le pogner.
* * *
La date limite des demandes de bourses pour les projets d’œuvres littéraires approche à grand pas. À son bureau du Conseil des Bizarres et des Lettes, Paul dépouille l’abondant courrier. Il ouvre chaque enveloppe et s’assure qu’elle contient tous les documents requis. Si tout est ben beau, il place les documents et l’enveloppe dans une chemise verte, puis pose la chemise verte sur la pile de chemises vertes. Si le dossier est incomplet, il place les documents et l’enveloppe dans une chemise rose, puis pose la chemise rose sur la pile de chemises roses. Dans l’après-midi, il enverra à chaque candidat dont le dossier est dans une chemise verte un accusé de réception. Puis il enverra à chaque candidat dont le dossier est dans une chemise rose un avis de dossier incomplet où il cochera dans une liste les éléments manquants.
C’est-y vraiment ça, ma vie?
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Debout dans l’autobus, Paul écoute sur son Nippode les nouvelles de la radio. Dans les rues de la capitale Paspoli, en Narabie Saudine, des centaines de milliers de jeunes Saudiniens manifestent contre le pouvoir pour une trente-quatrième journée d’affilée, malgré les violentes répressions des Tatas, qui totalisent déjà plus de mille morses. Dégage, Ali ben Kamionaben !
Paul se rappelle avec une douce nostalgie ce samedi ensoleillé de fin d’hiver, il y a une dizaine d’années. Sous le chaud soleil de mars, il s’était joint à une vingtaine de milliers de marcheurs silencieux pour exiger que son pays refuse d’entrer dans la guerre contre le Ziract. Quand le premier sinistre du Gnagnagna avait annoncé qu’on n’enverrait effectivement pas nos chéris faire don de leurs organes aux vautours du Magret, il avait ressenti une grande satisfaction.
Ça n’avait pas empêché les Ziractiens de se faire massacrer pendant des années par les Zamiroquains et leurs zélés bertraniques et zoostraniens, mais au moins la nation queubécroise et gnagnagnienne avait la conchiante tranquille. Cette splendide manif avait été la dernière occasion où Paul s’était senti fier d’avoir participé à quelque chose de plus grand que lui.
* * *
Perdu dans ses pensées, Paul descend du bus puis traverse la rue. C’est à peine s’il sent le heurt sur sa cuisse. Ralenti. Sensation d’engourdissement. Comme sur un trip d’héroïne. Encore un cliché, mais… mais. Si vous avez déjà eu un accident, vous savez.
Or donc, le pare-chocs lui fauche les jambes, les pieds de Paul lui partent sur le côté, son crâne défonce le pare-brise, puis tout son corps rebondit tout croche pour enfin s’affaler n’importe comment devant le taxi qui a bien été obligé de freiner pour ne pas maganer sa suspension. En proie à un choc nerveux que le pare-chocs susmentionné n’a pas paré pantoute, le chauffeur nibalais engueule Paul en gesticulant, l’accuse de s’être précipité devant lui sans lui laisser le temps de réagir.  À quoi que t’as pensé mon frère? ça va pas la tête?
Paul rigole en silence car, en effet, ça va pas du tout la tête. Le crâne a tenu le coup en tapant contre la vitre, mais la chaussée a été moins tendre.
Paul sent ses neurones se noyer dans le lent tsunami intérieur de son hémorragie cérébrale. Paul sourit. Il meurt en se disant qu’il n’assistera pas à la troisième défaite consécutive de l’option sous-vénaliste lors du prochain réfrénendum. Alleluia.

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